Textes Hybrides : Cavernes Idéennes

Descente vers les cavernes idéennes ou « Du caractère d’imprimerie »

image d'illustration représentant une allégorie de Murnu créant les deux lumières

Le plongeon

En me plongeant dans les interstices de la bibliothèque, j’ai découvert quelques espaces retirés pour y découvrir les cavernes idéennes. Endroit formé par ce qui n’a pas été prévu par le monde des objets : un lieu « entre » que chacun doit trouver selon sa vision, entre le tout et le rien, le visible et l’invisible, le perceptible et l’imperceptible, le concret et l’abstrait. Enfin, quelque chose comme ça.

Ces cavernes ne sont pas une location, mais une configuration.

Après m’être habitué à cet endroit, les observations commencent. Les chants du vivant s’éloignent ou, plutôt, j’en perçois certains qui se révèlent presque par hasard se propageant comme une onde, mais prenant la forme de caractères. Je reste des heures entières à observer cet étrange manège où ma perception spatio-temporelle se désagrège.

Chaque onde est une mémoire qui se fige en une écriture. L’évocation de chaque caractère restitue sous forme de liens d’encres ces ondes observées ; elles enfouissent avec elles quelque chose du monde d’où elles proviennent. Leurs facultés est d’endormir la capacité de saisir l’immédiat afin de le transposer en indications. Celles-ci ne sont jamais séparées, mais en relations continuelles avec la matière. Chaque vibration, chaque indication résonne comme une relation avec le monde. Les cavernes idéennes éveillent cette résonance qu’elles manifestent en nous et à travers nous par la fixation de ces passages en caractères gravés, sculptés dont l’encre est l’ombre de leurs traces.

L’onde est la transparence de l’objet ; gravée, détachée de sa vibration, elle devient le souffle de la narration. Elle n’est plus chose séparée, mais chose entremêlée, capturant le tout en un signal continu. Par son entremise, nous réapprenons les indications, les interconnexions entre chaque élément du monde. Par ces relations qui se mélangent un langage qui ne contient aucune connaissance apparaît. Il n’a pas encore d’alphabet. Il est la forme première, l’expression primitive de l’échange. Dans sa communication, des indications surgissent comme des signaux sous-entendant qu’il y a, peut-être, sens, signification et, au bout du chemin, compréhension.

Les ombres taillées par le mouvement des caractères ont rencontré des choses tangibles ; elles planent vers l’identification. À l’instar de l’ombre du soleil, elles indiquent la provenance d’une lumière. Révélations d’une connaissance qui n’en est pas encore une, d’une ignorance qui montre son reflet de vacuité. Les âges peuvent s’installer en signaux et symboles. Le besoin de retranscrire ces éléments qui se montrent commence à se faire sentir. Le besoin d’inventer des systèmes de représentations devient une évidence. Le lieu de la présence est partout à la fois avant de se déterminer dans le caractère du savoir pour se transmuter en un point de l’espace situé dans une temporalité spécifique où l’écriture devient la réalité qui se concrétise dans la description du monde.

Une zone configurée

C’est ici, dans cette zone configurée, où le mot refuse encore sa géométrie calligraphique définitive, que la chair du monde se fait écriture sans être encore pensée comme telle. Dans ces replis partagés entre ondes et caractères, j’apprends à ne plus chercher à saisir l’objet, mais à habiter le mouvement de l’onde, parcouru par sa disparition vers la forme, afin de saisir puis de comprendre comment elle se sépare du tout pour devenir chose concrète. Elle commence par se distinguer, par dénicher un « langage » comme figure d’expression.

On croit souvent que nommer le visible, le perceptible est un acte de création ; c’est pourtant, dans ces cavernes, un acte de retrait. Chaque caractère qui s’imprime, chaque lettre qui s’érige comme une sentinelle sur le rivage du sens, dessine une défection volontaire devant l’immensité du continu. En traçant une ligne, nous séparons cette configuration d’un espace sans bornes en indications d’espaces abstraits pour qu’ils puissent terminer leur transformations en formes concrètes ; en les nommant, nous étouffons le tumulte des états probables ; en les soustrayant du tout nous forgeons le dénombrement. Ainsi, nous leurs ôtons une pure spatialité a-temporelle que nous accrochons inexorablement au temps. Au même moment où ils nous apparaissent comme choses qui affectent nos sens, le temps s’empare d’eux et ne leur offre plus qu’une existence éphémère1.

Pourtant, ce n’est pas une perte que je perçois, mais une métamorphose. La caverne idéenne est la transformation d’une zone configurée abstraite en un espace perceptible qui peut se nommer lieu. La nécessité de la localité est cette expérience brute qui efface la résonance partagée en montrant quelque chose de palpable qui apparaît devant moi. Car c’est ici que se dissipe l’onde pour s’ancrer dans le caractère configuré d’un lieu habité par cette nouvelle présence. Dans cette sculpture d’écriture, l’idée demeure suspendue, telle une goutte de rosée qui hésite avant de tomber sur la feuille d’expression2.

L’idée est là, entre le souffle et la trace, vibrant d’une vitalité que le langage ne peut contenir, mais qu’il parvient à suggérer. Je sens alors que ce passage entre l’évanescent et le solide est une construction pour la connaissance, le pouls même de la matière brute qui s’achemine comme réalité. C’est cette expérience réelle, cet élargissement de soi par le contact avec l’altérité immédiate, qui définit le passage dans les fertiles futures écritures de la caverne.

Ici, le temps ne coule plus linéairement ; il se superpose en strates de sensations. Les signes deviennent des fossiles de lumières anciennes. Quand mon regard se pose sur une indication sculptée en caractère, je ne lis pas uniquement une information, j’écoute, aussi, un écho du lointain qui s’approche. Ce que nous appelons « savoir » est la sédimentation de vagues sonores capturées en échos figés. Mais derrière la paroi solide du concept, derrière la rudesse de l’alphabet, la caverne reste ouverte. Elle est la respiration qui précède la parole. Elle est cet interstice où l’être, reconnaissant sa propre finitude face à l’infini et au probable tout, choisit de créer des ponts de symboles, des jonctions de significations, des croisements de réalités non pour posséder le monde, mais pour y laisser passer les paysages et les vies d’autrefois, oubliés.

Je m’arrête parfois au cœur de cette formation spatiale. Elle se fige, là où la « configuration » s’efface pour devenir un canal de conduction entremêlé d’anciens paysages en devenirs sculptés. Je ne suis plus celui qui observe la caverne, je deviens l’espace même où les ondes se transmutent en significations. Je ressens le poids absolu & magnifique de cette spatialité : celle de porter en soi la transparence de la vie tout en acceptant ses formes contraintes par la fabrication des caractères.

Continuité des chemins

Le chemin de la caverne continue le long des paysages ondés, mais il ne mène nulle part puisqu’il est « partout ». J’entends son écho à chacun de mes pas, à chacune de mes paroles. Il mène vers une présence plus dense, un état de curiosité poétique où j’apprends à lire le monde comme une source dont on boirait l’eau sans jamais pouvoir épuiser le jaillissement. Dans ces chemins, l’ignorance n’est pas une absence de savoir ; elle est le reflet lumineux de la vacuité : le signe que quelque chose de plus grand que nous, nous traverse, nous habite et nous dépasse. Quelque chose qui n’est pas encore inscrit, quelque chose qui n’est pas encore instruit.

L’écho des ondes persistant, vibrant dans les parois immobilisées par ces linéaments, ces courbures gravées, abrite les écritures transformées du son. Il n’est pas juste un lieu qui se lie où les traces incarnées dessinent un des paysages du monde à lire ; il est la résonance des parois de la caverne amplifiant les murmures du monde avant qu’ils ne se figent en mots pour s’évaporer, ensuite, en idées, et, s’abandonner à la fluidité originelle, celle qui précède toute conceptualisation. Cet instant extraordinaire d’opposition au mouvement où il se fixe et se met devant nous.

Je me sens aspiré vers cette nébuleuse d’impressions, là où les caractères cessent d’être des fluides ; ils flottent comme des embryons de connaissances lumineux dans un liquide de savoirs primordiaux. Ces empreintes qui prennent formes, taillées par le mouvement amniotique des sculptures en reflets d’apparences, dessinent l’absence temporaire de lumière comme une promesse de sa future incarnation. Elles gravent les contours d’un langage qui s’éventait du monde pour s’inventer dans le sillon du solide, un langage sans syntaxe, sans grammaire, pure émotion traduite en vibrations sensibles.

L’onde, elle-même, se manifestait non pas comme une marque distinctive, définitive, mais comme un champ de potentialités à imprimer. C’était le frémissement du possible avant qu’il ne s’impose, l’insaisissable cumul du liquide qui se solidifie juste avant qu’il ne prenne forme. Et dans ce frémissement des significations, je percevais les liens subtils qui tissaient le monde dans son ensemble : recherchant dans les relations de cause à effet les interdépendances vibratoires où chaque oscillation, non encore éprise de l’objet, résonnait avec toutes les autres formes probables tel un kaléidoscope de figures à tracer.

La tentation de fixer ces impressions était forte. Le besoin d’inventer des systèmes de représentation se faisait pressant, comme si l’esprit humain, incapable de contenir la richesse du réel dans sa forme brute, cherchait à le domestiquer par le biais de symboles et de signes. Mais je savais que cette tentative serait vouée à un échec partiel, inévitablement réductrice : comment capturer l’essence même d’une onde, son mouvement perpétuel, dans une image figée, devenant une temporalité qui finira par disparaître ?

Il fallait se contenter de retranscrire les indications, ces fragments de sens qui s’élevaient du chaos originel des ondes. Elles se répercutaient les unes aux autres, comme des entités autonomes pour lesquelles on voulait le contrôle afin de parcourir les jalons d’un cheminement et intérieur et extérieur dont le passage frontalier marquait la transformation d’un bord perpétuel à un autre temporel. Dans ce processus même de transcription imparfaite, une nouvelle forme de compréhension émergeait : une connaissance naissante qui dépassait la logique discursive et s’appuyait sur la résonance intérieure de la caverne comme moyen de fixer l’extérieur.

La vibration devenait le chant libéré du passage des bords vers la transmutation au sein du tout. Fixée par le désir de contrôler un mouvement infime parmi des milliards d’autres, elle s’éclipsait aux circonvolutions infinies de l’univers. La compréhension n’est alors plus un but à atteindre, mais le cheminement du déplacement vers l’ailleurs, condition même de l’association entre l’être et son onde capturée.

Toujours là

Je suis toujours là où les caractères commencent à trembler. Ils vibrent de sens et de significations qu’ils contiennent : ils pourront se redéployer en multiples formes, se dé-fixer. Ils se remémoreront, peut-être, que les ondes sont les racines de leur existence significative. Ils inscriront sur le papier l’ombre portée de toutes ces métamorphoses sans que plus personne ne s’en aperçoive. Chaque vibration qu’enregistre cette écriture est une onde qui se fige en mémoire, une forme rigide du savoir où flotte le perceptible comme axe de toute catégorisation humaine. Je comprends maintenant qu’ils habitent un entre-deux où l’onde se détache de son ancrage intemporel pour devenir une perception pure de la temporalité, une membrane vibrante entre le monde tel qu’il est et celui que nous imaginons.

Je prends conscience que chaque tentative d’écriture devient elle-même une curiosité creusée, gravée, sculptée, une présence latente qui appelle la connaissance future à venir naître hors du monde. Les caractères ne sont donc plus seulement des outils pour figer ce qu’on voit ; ils deviennent des ponts entre les dimensions visibles et invisibles, le tangible et l’incommensurable.

Je sens l’espace configuré de « l’entre » s’installer comme une onde qui traverse mon être : oscillation indicatrice dans la matière même du monde, sans frontière nette, qui, pourtant, appelle à la fissure de la séparation. Une fonction miroir se dresse par la division, le « je » se distingue tel le premier trait dessiné sur la paroi de la grotte, sur la feuille de papier. Dans cette expérience qui dépasse ma compréhension actuelle, je réalise que ces cavernes idéennes ne sont ni des espaces physiques ni de simples constructions mentales. Elles existent là où la pensée rencontre ce qui résiste à toute fixation définitive, cette frontière mouvante entre l’existence brute et sa représentation symbolique.

Les ombres projetées du « je » séparé se dessinent maintenant comme les indices indirects d’une lumière dont je suis moi-même partie intégrante. Compositions actives d’un système mis en place où chaque indication oscille en tout être, par « tout » à la fois. Le « tout », désormais, se voit à partir du « je » qui se subdivise de celui-ci. Je lui tends la main, mais il ne peut plus m’inclure. Le miroir s’est émancipé de la réflexion et est devenu l’objet d’un monde qui se traverse en fonction du passage reflété dans le « je ». En me découvrant dans le « je », j’ai perdu le tout, mais j’ai gagné des mondes à raconter selon les nominations que ce « je » leur donnera.

En effet, je ne peux saisir ni toucher ni nommer ces formes-là ; le seul acte de les nommer les transformerait, et c’est précisément ce que je cherche à éviter. Si je pouvais les toucher, ce serait qu’elles fussent déjà comprises ou déjà connues. Mais ce que j’ai découvert ici, dans le creux de ces cavernes, est autre chose : une possibilité d’apprentissage. Je comprends ce que cela signifie, apprendre à connaître ces formes, ces distinctions, ces passages. Et en apprenant à les connaître, elles deviennent, non plus des choses isolées qui se distinguent dans leurs solitudes, mais des connexions vivantes. Elles ressemblent maintenant à des pointes gravées d’un probable futur texte.

Ce sont des idées aux avenirs mélangés qui se manifestent ici, à la manière de livres, mais non encore de mots ; elles ne font jamais partie d’un système logique mais de quelque chose de plus imprévisible, une absence de toute structure prédéterminée. Elles ne sont pas encore des entités linguistiques séquentielles cisaillées par la forme des caractères.

Je continue. Je sais que la première étape, avoir appris à lire, ne m’a amené qu’à comprendre comment l’écriture fonctionne, mais pas comment écrire. Loin de moi l’idée de simplement décrire ce que l’on voit avec des yeux ou d’observer une beauté donnée ; loin de moi aussi l’intention de produire un simple texte dont je serai ensuite fier parce qu’il reflète (in)fidèlement la perception immédiate du monde. Non, ce qui me concerne est ailleurs. Ce n’est pas seulement voir, c’est être vu par ce qui s’éveille en moi lorsque je regarde, c’est-à-dire par cet effort même, par ce travail constant qui consiste à traduire le monde tel qu’il est en paroles pouvant exister comme constructions. Ces traductions n’ont plus aucune trace d’une origine véritable. Elles sont faites de fragments empruntés aux autres, recomposés dans le silence et réécrits nuit après nuit, jour après jour, pour atteindre un certain point de fixation : l’inscription d’une langue future, d’un langage voulu et cherché par l’accumulation de couches, de strates et de perceptions nombreuses et multiples dont aucune n’exprime le réel, mais ce que leurs histoires construiront bientôt.

Balbutiements d ’écritures

Puis vint le désir du temps, un murmure sourd émanant des profondeurs des cavernes idéennes. Il refuse tout écho, toute répétition, toute boucle. Il veut cristalliser cet échange invisible en coupant, scindant la scène du tout. Il agit comme le souffle de « l’entre » qui se désincarne des ondes, aspirant à prendre une forme tangible et concrète.

Ce désir se manifesta par des représentations bizarres : les ombres projetées du monde ressemblaient aux futurs mouvements des caractères. Silhouettes fugaces traçant sur l’immatériel des contours prêts à la découpe, elles cherchaient à déposer leur existence face à la fluidité cosmique pour « devenir » des séquences répétitives & linéaires s’ajoutant l’une après l’autre continuellement. Le « temps » apparaissait comme le dénombrement de ces linéarités.

C’était l’aube d’un nouvel alphabet. Il prenait sur le tout des formes qui se plaçaient devant lui. Naissance du mélange de la symbiose de l’esprit sensible et de la perception des découpes qui se distinguent. Il harmonisait la symphonie de ces choses mêlées avec le rythme cyclique des cavernes. Des signes apparurent, comme des symboles unifiés, codifiés. Ils se faufilaient comme des empreintes sensibles, des arabesques chargées d’échos de l’univers où surnageait une possible connaissance en train de se forger. Chacun d’eux était une invitation à plonger dans l’océan originel des significations, où chaque ondulation traduisait une nuance infinie de l’existence, où chaque découpe transformait l’infini en une succession de mondes finis.

Ce nouveau langage, sans grammaire définie, chantait une mélodie de coïncidences et de correspondances. Imaginez des constellations célestes gravées dans le volume du cosmos, chacune éclairant une vérité singulière : un fragment d’harmonie universelle qui ne cessait de se détacher de son tout primordial. Ainsi, le désir de capturer ce qui se coupe pour le percevoir dans sa distinction indiquait, en même temps, une transformation en quête d’un savoir qui sortait du plongeon de l’immersion pour surgir dans la temporalité de l’indication primitive : ce qui se sépare du monde de l’immédiat afin de prendre le rythme linéaire de séquences cumulées et répétées.

Le silence des cavernes, loin d’être vide, bourdonnait d’informations non encore linguistiques. Un savoir que seule la contemplation temporelle de l’indicatif transmuté par la distinction, désormais détaché du tout, pouvait décrypter. La descente vers ces abysses conceptuels n’était pas un voyage vers l’inconnu, mais un retour aux sources, une réappropriation de la langue originelle dans laquelle l’univers communiait avec lui-même, avant l’avènement du mot et de la pensée. Il s’agissait d’apprendre à entendre le murmure des idées avant qu’elles ne prennent la forme rigide des mots, de ressentir les concepts dans leurs libertés primitives, celles où, justement, la temporalité avait disparu.

Gravures abandonnées

Et ainsi, j’abandonnais progressivement ma posture passive d’observateur pour m’immerger davantage dans cet océan d’ondes vibrantes. Elle ne formaient plus un tout, mais se séparaient de celui-ci comme des entités en train de devenir autonomes. Ma conscience commençait à se dissoudre, non pas dans l’abîme du néant, mais dans une effervescence infiniment plus riche, une symphonie où chaque note était une mesure apparue cherchant l’harmonie dans la partition de ce tout fissuré, séparé.

Les notes prenaient la forme de signaux à tracer. Les caractères gravés, loin d’être des stèles muettes, devenaient des portails oscillants entre l’éphémère et l’éternel. Chaque trait, chaque courbe, était un halo capturant le scintillement fugace d’un moment vécu, enfermant une empreinte vibrante qui témoignait de l’existence elle-même.

Je contemplais une constellation naissante où séparations, indications, distinctions s’unifiaient en un nuage de potentielles étendues gravitant entre elles avant leur solidification en formes définitives.

C’est là, dans cette phase de transition, que le langage cherche sa voie. Il n’est pas encore l’objet rigide qui impose sa structure définie. Il est une hésitation, un ballet d’associations intuitives & primitives. Il est un souffle de finitions emprisonnées dans la cage étroite des signes, essayant de s’en libérer pour rejoindre l’immensité du cosmos dont il est issu. C’est ici même, dans ce nuage d’abstractions qui veut capturer les finitions en points de lumières visibles que je trouve les germes d’une communication, fondée sur la résonance directe d’un écho fissuré quittant sa boucle récursive pour se transformer en linéarités répétées & sensibles aux fluctuations du monde environnant.

Je saisis, alors, que la quête du sens n’est pas une ascension vers un sommet inaccessible, mais une plongée descendante, un retour aux sources mêmes. Elle consiste à retrouver cette capacité à « lire » du monde la trame de ce qui se tisse. Comprendre, ici, n’implique pas nécessairement l’élaboration de concepts abstraits ou concrets, mais une intégration organique avec le flux continu quittant son existence récursive pour s’aligner en traits distinctifs qui s’accrochent à la temporalité comme des notes suspendues à leur portée.

Je vois dans ces caractères non seulement la naissance signifiée de paroles, mais aussi la présence d’une autre langue, peut-être, celle des murmures cosmiques, des gémissements de la matière, ces chants invisibles qui fabriquent le tissu matériel de l’univers.


  1. Voir le livre Gamma de la métaphysique d’Aristote pour les objets concrets et abstraits.↩︎

  2. Voir à ce sujet les magnifiques planches de bois sculptées de la bibliothèque Tripitaka Koreana où certains des textes essentiels du bouddhisme ont été retranscris et sculptés sur ces planches.↩︎